Rencontre avec Pierre Sérisier autour du monde des séries

Le Monde des Séries, le blog de Pierre Sérisier.J’inaugure un nouveau rendez-vous sur La Page Culture, intitulé « Rencontre ». L’objectif est de donner la parole à des experts. Avec l’invité de cette semaine, Pierre Sérisier, j’aurais pu parler journalisme, littérature, cinéma… Finalement, j’ai préféré me pencher sur son activité de blogueur puisque l’écrivain de romans policiers, également journaliste pour l’agence de presse Reuters, excelle dans un autre domaine : l’analyse de séries. Son blog, Le Monde des séries, est devenu en peu de temps une référence en la matière, lu par environ 250 000 visiteurs par mois. Analyse de ce succès et retour sur les séries de la rentrée avec Pierre Sérisier.

La Page culture : Lancé sur le net début 2008, votre blog apparait quotidiennement sur la home du Monde.fr. Comment expliquez-vous ce succès ?

Pierre Sérisier : Pour commencer, il faut comprendre que je ne suis pas né avec Internet. Je n’ai pas appris à me servir d’un ordinateur quand j’ai fais mes études. Lorsque j’ai eu l’idée de créer un blog, je me suis naturellement tourné vers Le Monde.fr car certains de mes anciens élèves de l’ESJ travaillaient dans cette rédaction. D’un point de vue technique, je pouvais les appeler en cas de soucis, ce qui n’a pas manqué d’arriver dans les premiers mois. La solution de créer le blog sur cette plateforme me convenait d’autant mieux que je me sens intellectuellement plus proche du Monde que du Figaro ou de Libération.

Le Monde.fr m’a contacté deux mois plus tard pour m’expliquer que le site souhaitait miser sur ses blogueurs. Je me suis donc retrouvé dans leur « sélection » avant de passer quelques mois plus tard « invité » (ndlr : en haut à droite de la page d’accueil du site). L’augmentation du trafic des visiteurs s’est faite doucement. Les mauvais jours, j’étais au début à 3000 pages vues par jour, puis je suis monté progressivement à 5000 en sept 2008. Aujourd’hui le site tourne à environ 10 000 pages vues par jour.

Breaking bad, une série particulièrement appréciée et conseillée par Pierre Sérisier.LPC : Expliquez-vous aussi ce succès par le fait que les sites de qualité sur les séries tv se font rares sur Internet ?

Pierre Sérisier : Je ne veux pas tirer de telles conclusions. Il existe de nombreux sites sur les séries, mais c’est vrai qu’ils proposent surtout des news. Sur mon blog, je ne traite pas l’actu autour des séries, je propose de l’analyse de fond et j’essaie de me montrer le plus exhaustif possible, de n’exclure personne. Je ne parle pas seulement des séries que j’aime. Le Monde des séries n’est pas un blog de fans. Je conserve mes réflexes de journaliste sur cet espace.

LPC : Justement, comment arrivez-vous à visionner autant de séries et à écrire aussi vite ? Avez-vous des collaborateurs sur le blog ?

Pierre Sérisier : Je travaille seul, mais j’ai une astuce concernant le visionnage : je me concentre la plupart du temps sur l’épisode pilote. Il donne une bonne idée de l’ambiance, des personnages et des enjeux à venir. Je ne suis que ce que j’aime vraiment. Pour ce qui est du contenu, j’ai toujours eu une écriture très rapide. 20 ans d’expériences en agence de presse, ça aide aussi. J’ai appris à organiser ma réflexion rapidement et à synthétiser.

LPC : Par curiosité, combien de temps passez-vous en moyenne sur l’écriture d’un article ?

Pierre Sérisier : Cela dépend vraiment de la série dont je vais parler, il n’y a pas de règles. J’écris certains posts,en 20 ou 30 minutes. D’autres articles ont besoin de murir quelques jours dans mon esprit et nécessitent 1 ou 2 heures de rédaction. Naturellement, j’ai plus de mal à écrire quand la série ne m’a pas plu. Il est bien plus difficile dans ce cas-là de trouver un angle et des choses à raconter.

Le Prisonnier, de Patrick Mcgoohan, date de 1967. Les thèmes abordés sont toujours aussi actuels.LPC : Avez-vous une série fétiche qui vous a particulièrement marqué, que vous vous repassez régulièrement avec plaisir ?

Pierre Sérisier : Le prisonnier (1967) sans hésiter. Crée par Patrick McGoohan, cette œuvre au traitement unique, qui aurait pu aussi bien être un livre ou un film, m’a fait aimer les séries. Elle m’a donné envie de découvrir ce monde. Chapeau melon et bottes de cuir m’a également marqué. J’aime ces séries britanniques qui partent d’une idée intéressante et possèdent un vrai parti pris.

LPC : En parlant du Prisonnier, AMC diffuse en ce moment même le début d’un remake avec Jim Kaviezel dans le rôle de Numéro 6. Qu’en pensez-vous ?

Pierre Sérisier : Je ne l’ai pas encore visionné (ndlr : il a depuis publié une critique «The Prisoner, un rêve décousu»), mais AMC s’est lancée dans un pari très risqué. Vu la qualité proposée par cette petite chaîne avec des séries comme Mad Men, je reste curieux.

Flashforward, la série sortie en 2009 a été marketée comme le successeur à Lost. De lourdes attentes pèsent sur elle.

LPC : Les tendances se succèdent dans les séries. Après les vampires (True Blood, Vampire Diairies), quel thème semble s’imposer selon vous ?

Pierre Sérisier : Le domaine de l’anticipation revient clairement à la mode dans les séries. Il est déclinée sous différentes formes : la théorie du complot et de la circulation temporelle sont particulièrement abordés avec Fringe, le remake de V ou Flashforward. Les notions de religiosité et d’endoctrinement reviennent sur le devant de la scène, avec l’idée qu’il faut se battre pour conquérir sa liberté. Ces intrigues ne sont pas nouvelles, X-Files les a déjà exploré. Le thème de la paranoïa  ressurgit sans doute en réaction aux catastrophes récentes et aux théories sur la fin du monde (ndrl : notamment celle qui prévient l’extinction de la Terre en 2012).

LPC : Petite parenthèse sur les séries françaises. J’ai noté que vous en parlez peu sur le Monde des Séries. Quelle est votre position par rapport à la production sérielle française ?

Pierre Sérisier : Même s’il faut noter une amélioration sensible dans le domaine, notamment grâce à l’excellent travail de Canal +, il faut avouer que les séries françaises sont loin derrière les anglais ou les américains en terme de qualité. Pourquoi ? Parce que les chaînes de télé censurent la créativité et se mêlent de tout : du scénario, du tournage, de la production… On a les compétences en France, on n’est pas plus bêtes que les autres seulement ,à part Canal +, personne n’a encore compris qu’il faut produire des séries comme aux États-Unis, c’est-à-dire rapidement, et sans brider les auteurs.

Les femmes de Mad Men sont aussi complexes et passionantes que les hommes. Ici, les personnages de Betty, Joan et Peggy.LPC : Quelles sont les séries que vous nous conseillez de regarder en ce moment ?

Pierre Sérisier : Sans hésitation la dernière saison de Mad Men, la série de Matthew Weiner (ndrl : sur la vie d’une poignée de publicitaires dans les années 60). On sent une vraie maîtrise, une grande attention apportée aux détails, un ensemble très cohérent. Tout a été pensé à l’avance. Et puis Mad Men fait partie de ces séries qui nous obligent à réfléchir.

LPC : En tant que femme, j’avoue avoir du mal à regarder Mad Men…

Pierre Sérisier : Bien entendu, la condition de la femme peut paraître ahurissante dans cette série pour les jeunes générations, mais Mad Men n’enferme pas la gente féminine dans des carcans.  Matthew Weiner a inventé de magnifiques personnages de femmes, dignes des plus grands romans classiques. Peggy Olson est une Anna Karenine des temps modernes. Constamment surveillée, elle arrive tout même à arracher un peu de liberté. Vous avez aussi Joan, la croqueuse d’hommes comparable à Madame Bovary de Flaubert. Et que dire du personnage de Betty, sorte de Grace Kelly figée dans le temps… Vraiment, Mad Men est une série à regarder. En plus les situations  de ces femmes changent au fil des saisons.

LPC : Dernière question pour finir, avez-vous des projets d’extension de votre blog, pour pousser plus loin votre passion, peut-être un site dédié aux séries ?

Pierre Sérisier : Surtout pas ! Cela demanderait trop de travail et une organisation totalement différente, avec plusieurs collaborateurs. Il faut gérer des gens, bref ce n’est plus tout la même façon de travailler. Là sur mon blog, je fais ce que veux quand je veux, et c’est ce qui me convient le mieux actuellement.

Propos recueillis par Marion Olité

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