
Toute personne passionnée de séries connaît ce magazine. Né en 2007, Générique(s) s’est vite révélé indispensable aux sériphiles. Critiques tranchantes, analyses fouillées et rubriques originales ont régalé les lecteurs durant 27 numéros. En raison de problèmes économiques, la parution papier s’est malheureusement arrêtée le mois dernier. Julien Tendil, co-fondateur de Générique(s), revient sur cette aventure et l’avenir de ce beau projet.
La Page Culture – Comment est né le magazine Générique(s), c’est un projet monté entre amis ?
Julien Tendil - En effet, c’est un projet que nous avons conçu avec mon ami d’enfance Thibault Lanta. Nous avions envie de lancer un projet ensemble, et alors que nous étions cinéphiles depuis plusieurs années notre amour grandissant des séries nous a conduit à envisager la création de Générique(s). Un titre qui n’avait, et n’a toujours pas, d’équivalent dans la presse française du moment.
LPC - Le postulat de départ de Générique(s) était-il de publier une version séries des Cahiers du Cinéma ?
J.T – Aussi bien des amis, que des lecteurs ou des gens de la profession ont fait la comparaison qui, tout en étant un raccourci, contient du vrai. C’était en effet un peu notre référent dans sa position de titre précurseur et de référence pour les séries comme peuvent l’être Les Cahiers pour le cinéma. Leur approche éditoriale nous a influencé et surtout la période où ils parlaient, et très bien, de séries au début des années 2000 avec notamment quelqu’un comme Olivier Joyard, aujourd’hui aux Inrocks. Mais nous savions aussi que la sériphilie n’était sans doute pas encore assez « mûre » pour un titre aussi élitiste, et ce n’était de toute façon pas tout à fait ce que nous voulions faire.
Nous avions une ambition plus grand public, de rester accessible sans faire de concession sur notre volonté de parler de séries en profondeur, tout en évitant les aspects people et star system. A nos débuts, nous étions d’ailleurs encore trop revue, non pas que cela soit un gros mot, au contraire, mais nous ne voulions pas rester confidentiels. Nous voulions parler à un public le plus large possible, prêt à lire des textes critiques intelligents sur les séries, tout simplement. On a donc petit à petit évolué vers un côté plus magazine avec une maquette plus aérée, des articles moins longs – à ce niveau-là on était un peu tombé dans l’excès avec l’enthousiasme des débuts – mais tout ça sans rien changer de la teneur éditoriale.
Lancer Générique(s), c’était investir un terrain très insuffisamment occupé dans la presse culturelle française. Même si les séries commençaient à connaître une exposition grandissante dans la presse culturelle et généraliste (suite notamment à cette « validation » des Cahiers et face à l’évidence de séries de plus en plus brillantes) avec de plus en plus de papiers par exemple dans Télérama, Les Inrocks ou dans les grands quotidiens, il n’y avait toujours pas de magazine critique entièrement dédié aux séries. Il ne faut pas oublier Génération Séries qui avait disparu peu avant l’arrivée de Générique(s) mais qui, malgré de nombreuses qualités, était encore trop orienté fanzine et avait donc un horizon un peu ghettoïsé et limité sur l’approche critique.
« Trouver une rentabilité financière dans la presse écrite actuelle est un sacré pari. »
LPC – C’est un peu la croix et la bannière pour monter un magazine papier de nos jours. Quelles sont les différentes étapes nécessaires pour en arriver à publier Générique(s) et laquelle s’est révélée la plus compliquée pour vous ?
J.T – Nous avions Thibault et moi l’ambition de créer notre structure, d’être indépendants. C’est pourquoi nous n’avons pas contacté de groupes de presse. Nous avions la chance de disposer de fonds personnels qui constituaient une « mise de départ » suffisante pour nous permettre de créer une petite structure d’édition capable d’assurer le fonctionnement à perte du journal sur quelques années.
Pour les étapes de la création, c’est assez classique avec tout d’abord celle fondatrice de la définition de la vision éditoriale que nous envisagions pour Générique(s). Cela a fait l’objet de longues discussions entre moi et Thibault sur le rubriquage, le ton, le style graphique… Nous étions sur la même longueur d’onde donc on a pu avancer assez vite.
Il nous a fallu ensuite constituer une équipe, nous avons passé plusieurs annonces, rencontré plusieurs journalistes qui avaient des profils qui nous intéressaient… En quelques semaines, on avait trouvé le noyau dur de la rédaction qui nous a accompagné jusqu’ici, auquel sont venus petit à petit s’ajouter d’autres plumes. En parallèle on a créé l’entreprise, trouvé des locaux, un imprimeur, on est entré chez les NMPP, fait les achats de matériel et on était prêt à démarrer, un peu plus d’un an après avoir lancé le projet. Donc nous n’avons pas rencontré d’obstacle en soi pour lancer le magazine.
C’est pour le faire vivre sur la durée que c’est devenu le parcours du combattant. Trouver une rentabilité financière à moyen terme dans la presse écrite actuelle est un sacré pari. Sans gros moyens nous avons dû bricoler en communiquant sur le web, en décrochant des spots pub sur des chaînes ciblées du câble (notamment Canal Jimmy et Série Club) contre des pages de pub dans le magazine, en faisant un peu d’affichage sur Paris, en bénéficiant de retours dans la presse… et tant bien que mal nous avons réussi à nous constituer un socle intéressant de lecteurs.
Mais nos moyens ne nous ont jamais permis d’avoir une exposition suffisante ou d’imprimer et vendre des quantités assez importantes pour obtenir les recettes pub nécessaires et arriver à l’équilibre financier. Et à ce niveau la crise n’a fait bien sûr que compliquer encore plus la situation. Si nous n’arrivions pas à l’équilibre par nous-mêmes au bout d’environ deux ans, la stratégie était, après avoir acquis une certaine renommée et un lectorat significatif – et donc un certain poids dans d’éventuelles négociations – de trouver un investisseur voir un repreneur qui garantisse la pérennité du titre et son indépendance éditoriale, pour conserver Générique(s) tel que nous l’avions pensé.
Nous en étions arrivés à ce point, il fallait donc passer au plan B et chercher de l’aide. Nous avons multiplié les contacts et les rendez-vous entre autre auprès de nombreux groupes de presse. Cela a failli aboutir en début d’année, nous étions proches d’un accord mais tout a capoté au dernier moment, en bonne partie à cause d’un contexte économique très peu favorable à l’acquisition d’une entreprise déficitaire, même si son potentiel est intéressant. Nous avons été obligés d’arrêter la publication de Générique(s) au numéro 27 de mars/avril et envisageons pour la rentrée un modèle recentré sur Internet fondé sur une version du magazine exclusivement disponible en digital.
« Nous avons été obligés d’arrêter la publication de Générique(s) au numéro 27 de mars/avril. »
LPC - Générique(s) a souvent un avis très tranché sur certaines séries (je repense aux critiques assassines de The Tudors…). J’imagine que les rédacteurs ne partagent pas toujours les mêmes opinions. Qui a le dernier mot au final ?
J.T – En tant que rédacteur en chef et garant de la ligne éditoriale c’est à moi de trancher, en consultation avec Thibault, en premier lieu sur le cahier critique, en faveur de l’avis que nous considérions comme étant le plus conforme à ce que doit pour nous être Générique(s). Nous donnons le ton et avons le dernier mot, mais nous sommes bien sûr ouverts à la contradiction et prêts à laisser la place à des avis divergents si les arguments sont convaincants.
Les chefs de rubrique Frédéric Foubert et Guillaume Regourd ont aussi un poids important au-delà de leur « secteur » de prédilection, les Points de vue pour Frédéric et l’actualité pour Guillaume. On leur laisse naturellement une autonomie une fois que l’on a validé ensemble les sujets et les angles dans leurs rubriques en partageant nos points de vue sur les séries abordées.
Après en conférence de rédaction les pigistes font à leur tour valoir leur point de vue qui nous permettent de trancher définitivement quand il y a encore besoin de le faire, ou parfois de faire basculer la tendance.
On a rarement eu de grosses querelles de chapelles, mais quand ça arrivait on préférait généralement privilégier le camp du pour. Comme on place notre degré d’exigence assez haut et que nous avions confiance dans le jugement critique de notre équipe, si certains voulaient défendre une série c’est qu’elle en valait forcément la peine, quelles que soient les critiques à son encontre.
Pour revenir sur Les Tudors, c’est le cas particulier où au moment où nous devions en faire les critiques je n’avais pas encore vu la série. Je me suis donc appuyé sur le consensus de ceux des rédacteurs qui la regardaient régulièrement et qui était assez négatif. Je n’ai pu la visionner que l’été dernier et me suis fait un avis beaucoup plus favorable que celui qui a été énoncé dans Générique(s), mais en même temps les textes m’avaient convenu. Comme on ne peut tout voir et qu’on n’a pas toujours raison, on fait confiance aux gens de l’équipe. Même si ce n’est pas son opinion qui est représentée, l’essentiel est que la qualité de l’analyse que l’on souhaite soit là.
LPC – En trois ans d’existence, Générique(s) a réussi à séduire sa cible : les jeunes adultes entre 18 et 25 ans passionnés de série tv et d’analyses pointues. Malheureusement, cela n’a pas suffi à pérenniser la publication puisque vous avez du arrêter la version papier le mois dernier. Comment envisagez-vous le futur de Générique(s) ?
J.T – N’ayant réussi à rendre le magazine bénéficiaire en restant autonome et n’ayant pas trouvé d’ investisseurs pour nous soutenir et nous aider à étendre la visibilité du magazine, il ne reste plus qu’une seule option, arrêter le support papier. Ce qui coupe deux des principaux postes de dépenses : l’impression et la distribution en kiosques. Nous sommes très attachés au support papier et on l’abandonne avec beaucoup de regrets, mais dans ces conditions ce n’est juste pas tenable.
LPC – Comptez-vous recentrer votre activité sur Internet via le site Générique(s) et son blog ?
J.T – Internet et notre site sont l’avenir de Générique(s), ça ne fait aucun doute. Animer un site avec des news, des critiques et autres papiers de fond, des interviews, de la vidéo et un blog qui viendrait compléter ce qui resterait le cœur de l’offre éditoriale de Générique(s), son magazine, dans une version digitale la plus confortable possible pour le lecteur. Il y a là un vrai modèle économique qui peut être assez vite rentable sans entamer la qualité du titre.
LPC – Vos collaborateurs sur le magazine papier écrivent-ils sur la version internet ou se dirigent-t-ils vers des projets personnels (blogs, sites, autre publications) ?
J.T – Le magazine étant en stand-by, on va dire qu’ils sont un peu entre les deux. Le site continue à être alimenté mais de façon forcément moins régulière qu’auparavant. Nos pigistes collaboraient déjà souvent avec d’autres titres ou avaient d’autres activités à côté. En ce moment ils suivent un peu leur route en attendant que Générique(s) redémarrent. Ils sont tous très attachés au titre donc si on reprend pour la rentrée 2010, on retrouvera la même équipe que celle du numéro 27.
« Internet et notre site sont l’avenir de Générique(s). »
LPC -En dehors d’un cercle d’initiés pour la plupart cinéphiles, pensez-vous toujours que les Français viendront à considérer les séries comme des œuvres artistiques à part entière et non comme un passe-temps pour se vider l’esprit ? Les difficultés que connaît Générique(s) ajoutées aux cartons d’audience des séries policières (NCIS, The Mentalist) et autres soap sans ambitions (Desperate Housewives) semblent indiquer le contraire…
J.T – L’industrie des séries a produit ces dernières années des œuvres élevées par la plupart des critiques culturels au rang de classiques du cinéma mais aussi par de nombreux grands cinéastes (De Palma déclarant qu’après Les Soprano il n’y avait plus rien à faire sur le genre mafieux). Ils sont d’ailleurs nombreux ces dernières années à avoir développé ou collaboré à des projets, des écrivains (Norman Mailer qualifiant Les Soprano, encore eux, de nouveau grand roman américain, Philippe Djian,…), etc.
Avec l’ambition et la qualité artistique des séries qui ont considérablement augmenté surtout depuis le milieu des années 90 avec l’émergence d’HBO suivie par des networks très réactifs et accompagnées d’une bonne couverture par la presse culturelle et généraliste, même si elles ont un peu pris le train en route, on a dépassé le côté plaisir coupable dans l’esprit de la majorité, que ce soit pour le grand public comme pour les cinéphiles.
Les chaînes françaises elles-mêmes ont participé, en réaction à leur nouveau côté « à la mode » et surtout à l’augmentation des audiences, à cette reconnaissance en ne cantonnant plus les séries aux seules cases de milieu d’après-midi ou de fin de soirée pour en mettre massivement en prime time. Tout cela – même pour ceux qui ne réalisent pas d’eux-mêmes, ou refusent de le faire par réflexe snob, l’importance artistique de plus en plus de séries – a contribué à changer les mentalités et à modifier le statut des séries en France. Ce n’est pas une passade ou une mode, je pense sincèrement que les séries ont connu un changement de statut dans les esprits.
Pour les séries policières, qui font les plus grosses audiences, c’est comme les blockbusters chez les amateurs de cinéma. Le public qui les suit n’est pas, du moins pour l’essentiel, le même que celui qui s’intéresse aux séries moins balisées venant du câble ou des networks. Initialement plus âgé, ce public est en train de rajeunir, sans perdre les téléspectateurs plus âgés. Pour ces séries aussi, les moyens et les ambitions sont en hausse. De même, les soaps qui marchent, type Desperate Housewives ou Grey’s Anatomy essayent des choses nouvelles dans leur genre respectif même si ils restent bourrés de défauts.
Le public des cinéphiles que vous évoquiez qui est venu petit à petit aux séries depuis la fin des années 90 – et dont je fais partie – est encore assez « récent » et jeune, autour des 30 ans. On peut y ajouter le noyau dur qui s’est constitué notamment dans les années 80-90, c’est donc dans une large mesure un public neuf et en expansion. Et puis il y a les nouvelles générations qui découvrent, contrairement aux précédentes, avec un même œil critique les films et les séries sans nécessairement faire une hiérarchie entre les deux. On voit que tout ça forme un vrai terreau propice au développement d’une sériphilie à la française, en même temps que les progrès de la production nationale, en marche mais pas encore assez significatifs.
-Voir aussi : dvd serie, dvd les sopranos, dvd desperate housewives, dvd grey’s anatomy





